Les chefs religieux cherchaient depuis un certain temps un moyen d’arrêter Jésus sans provoquer de tumulte parmi le peuple (Matthieu 26.3-5, Marc 14.1-2, Luc 22.1-2). Le ministère public de Jésus, ses dénonciations contre l’hypocrisie religieuse et l’autorité qu’il exerçait sur les foules faisaient de lui une menace aux yeux du Sanhédrin. Ils avaient donc besoin d’une occasion favorable pour se saisir de lui à l’écart de la foule.
C’est dans ce contexte que l’offre de Judas prend toute son importance. Luc rapporte que Judas alla s’entendre avec les chefs des prêtres et les chefs des gardes sur la manière de leur livrer Jésus (Luc 22.3-6). Ce n’est donc pas seulement une trahison morale ; c’est aussi une collaboration concrète avec les autorités qui cherchent à faire disparaître le Messie. Judas leur apporte ce qu’ils ne possédaient pas : un accès discret au Maître, loin de la foule, dans un lieu et à un moment favorable.
Le rôle de Judas n’était pas de permettre une identification impossible, comme si Jésus était inconnu, mais de faciliter une arrestation sans agitation populaire. Jésus enseignait publiquement dans le temple (Matthieu 26.55), mais l’arrêter en plein jour devant les foules pouvait provoquer des réactions imprévisibles. Judas fournit donc l’occasion recherchée, en conduisant la troupe au lieu où Jésus se retirait habituellement avec ses disciples (Luc 22.39, Jean 18.1-5).
Matthieu est le seul évangéliste à préciser la somme convenue entre Judas et les chefs des prêtres : trente pièces d’argent (Matthieu 26.14-16). Ce détail a une portée symbolique considérable. Dans l’Ancien Testament, trente pièces d’argent correspondent au prix d’un esclave (Exode 21.32). Le Messie est ainsi évalué au prix dérisoire d’un serviteur blessé ou perdu. Le contraste est saisissant entre la dignité de Jésus et le montant auquel il est livré.
Matthieu relie ensuite cette somme à la prophétie de Zacharie, où le prophète reçoit trente pièces d’argent comme salaire méprisant, puis les jette dans la maison de l’Éternel pour le potier (Zacharie 11.12-13). C’est pourquoi, après le remords de Judas, le retour de l’argent et l’achat du champ du potier, Matthieu y voit l’accomplissement de l’Écriture (Matthieu 27.9-10). Même si Matthieu mentionne Jérémie, il semble regrouper ici plusieurs thèmes prophétiques, en particulier ceux de Zacharie et de Jérémie autour du potier, du jugement et du champ (Jérémie 18.1-6, Jérémie 19.1-13, Jérémie 32.6-15).
Quant à la valeur réelle de ces trente pièces, il est difficile d’être absolument précis. Elles représentaient néanmoins une somme relativement modeste à l’échelle des grands prêtres, même si elles pouvaient paraître significatives pour un homme du peuple. Le contraste avec le parfum de grand prix versé par Marie est frappant, puisque ce parfum est estimé à trois cents deniers (Jean 12.3-5). Cela renforce l’idée que la trahison de Judas ne peut probablement pas s’expliquer par l’argent seul. Une somme aussi limitée ne semble pas suffisante pour rendre compte, à elle seule, d’un tel acte.